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« Mon premier souvenir date de ma toute petite enfance…Cela se passait en Russie, à Marioupol, petite ville au bord de la mer d’Azov. Je sais par ma mère que nous venions de Rostov-sur-le-Don, où je suis née…Lorsque quittant Rostov, nous prîmes le bateau pour Marioupol, où nous devions désormais habiter, j’avais à peine deux ans…

Mes souvenirs datent des visites que nous faisions de temps en temps à mes grands-parents, allant par mer, puis par le Don, de Marioupol à Rostov. Dans ces trajets maritimes se trouvent les premières images que j’ai gardées de ce monde: les quais d’embarquement, les bateaux, la mer; et sur le Don, ce pont qui faisait mon émerveillement parce qu’il s’ouvrait pour laisser notre bateau entrer dans Rostov.

Avant de venir à Rostov, le père de ma mère habitait un gros village de la région, avec sa nombreuse famille. Pendant qu’il étudiait à la synagogue, comme c’était l’usage, alors, des juifs pieux, sa femme s’occupait aux soins d’un temporel à la vérité très humble…

A sept ans je fus admise au lycée. C’était une chance. le quota d’admission pour les juifs était très peu élevé. Dès lors nos parents durent penser à l’avenir de nos études, et l’idée de quitter la Russie commença à germer dans leur esprit…

On mettait sur la table le samovar brillant comme de l’or, rempli de charbons rouges et d’eau bouillante et chantante; on servait toutes sortes de confitures et de pâtisseries faites à la maison. J’aimais aussi assister aux grandes entreprises ménagères de maman qui faisait elle-même le pain que nous mangions, et quantité de plats merveilleux qu’on mettait au four en même temps que le pain. Ma mère était alors une jeune femme de trente ans très active et très gaie. Je me souviens de mon père comme d’un grand jeune homme silencieux et réservé, toujours occupé, et préoccupé peut-être, par la direction, qui ne devait pas être facile, d’un atelier de couture. Il me semble qu’un nuage de mélancolie était sur lui…

De la Russie orthodoxe je n’ai gardé dans ma mémoire qu’un petit nombre d’images. Celle entre autres des immenses Pas’ha – un de ces pains cylindriques très hauts, très légers et d’un parfum exquis, que sont les pains de Pâques russes; celle des œufs durs merveilleusement coloriés; celle des icones qui emplissaient tous les coins de la chambre de ma petite amie Titicheva, qui était toute blonde, toute rose, et qui habitait à mi-côte de la mer une maison obscure, entourée d’un grand parc qui me faisait un peu peur et où je m’attendais à voir surgir des fées…

J’avais à peine dix ans lorsque mes parents prirent la décision d’émigrer. Mon père partit le premier. Son intention était d’aller à New-York. Mais un ami qu’il se fit en chemin le persuada de s’établir à Paris. Un ou deux mois après le départ de mon père, maman à son tour se mit en route avec nous, pour aller le rejoindre... »


Maritain, Raïssa. Les Grandes Amitiés. 1965: Desclée De Brouwer, 13 x 20.

Broché, 531 p. Index alphabétique. Sommaire : Marioupol. Paris. La Sorbonne. Bergson. Léon Bloy. L’appel des Saints. En attendant l’Ange de l’école. Le Docteur Angélique. Quelques conquêtes du Mendiant ingrat. Le débats religieux de Péguy. Misericordiae Domini. Ernest Psichari. De quelques-uns qui étaient jeunes en 1912. Cadeaux du ciel. Les débuts d’une philosophie. Les dernières années de Léon Bloy. Très bon exemplaire.

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